Danseur. Et après ?

Votre seconde carrière sera souvent plus longue que votre carrière de danseur.

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Il existe une sorte de loi du silence sur la question de la reconversion du danseur pour ne pas freiner leur « élan artistique ».  J’ai décidé ici en tant que danseur pro d’aborder le sujet, il y a des liens en bas de page pour aller plus loin. Cet article est basé sur le Projet aDvANCE qui a publié une étude menée sur trois ans, sur ma propre expérience durant ma carrière, plusieurs heures de recherches, de rencontres et de lecture de bouquin. N'hésitez pas à commenter et partager.

Temps de lecture: 8-10 min max

Entrons dans le vif du sujet: les artistes chorégraphiques doivent, sauf exception, quitter la scène avant l'âge de 40 ans, et affronter un second temps professionnel. Bien sûr à 20 ans on se dit que l'on a le temps de voir venir, mais il est important de prendre conscience très tôt de la vulnérabilité de notre carrière artistique et d’aborder la question de « l’après ».

QUELQUES CHIFFRES D'ABORD

LA CULTURE : UN SECTEUR QUI PESAIT 44 milliards d’euros en 2014… Rien que ça ! Sans compter la valeur induite par les activités culturelles, en particulier le tourisme. À titre de comparaison, la branche de l’industrie automobile réalisait une valeur ajoutée de seulement 9,8 milliards d’euros en 2013. Les petits joueurs.

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L’audiovisuel et le spectacle vivant sont les 2 plus grosses branches du secteur. Ce sont eux les plus gros employeurs d’intermittents du spectacle. En moyenne en France, 1 personne sur 143 est artiste. Si tu ne savais pas pourquoi en tant qu’artiste tu te sentais incompris, tu as un début de réponse.

On compte entre 5000 et 6000 danseurs en France dont 4500 intermittents, sa population n’a de cesse d’augmenter mais reste bien inférieure aux autres domaines artistiques (25 000 comédiens et 30 000 musiciens par exemple). Paradoxalement, un danseur travaille plus en moyenne que les autres catégories d’artistes mais la modestie de ses revenus le place au bas de l’échelle. Ajoutez à cela que dans les professions artistiques, les heures décomptées ne le sont pas toujours en fonction du nombre réel d'heures travaillées.

« À notre connaissance, aucun autre métier ne requiert une formation aussi exigeante, ne suscite autant d’admiration, et ne paie aussi peu. »

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Le portrait type du danseur pro en France est une femme, vivant en Île de France, âgée d’environ 27 ans, et touchant 9500 euros par an en moyenne. Pour les plus matheux d’entre vous, vous l’aurez compris, on est loin du SMIC. L’UNEDIC précise que 65% des artistes gagnaient moins de 800 euros par mois en 2013, c’est en dessous du seuil de pauvreté et ça n’a pas beaucoup évolué depuis.

Pourtant, le 5ème art apporte énormément à nos sociétés, on danse pour célébrer, pleurer, échanger ou simplement pour faire rêver. C'est un langage international et universel. À l'heure de la complexité des rapports, un art qui apporte autant de bonheur par la simplicité d'un corps en mouvement devrait largement être préservé.


LES DANSEURS PROFESSIONNELS


Nous distinguerons grossièrement 3 types de danseur pro :

  • Les « étoiles filantes » qui restent dans le circuit moins de 2 ans avant de disparaître.
  • Les « étoiles » avec une carrière d’environ 15 ans.
  • Ceux qui atteignent la lune avec une carrière entre 15 à 40 ans.
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    Pour faire court, une carrière de 15 ans peut facilement être considérée comme un parcours accomplit. 

    LA FORMATION


    Généralement les danseurs commencent leurs carrières assez jeunes, l’âge moyen du début de formation est autour de 10 ans. À un âge où l’on collectionne des cartes Pokemon, les jeunes danseurs sont déjà lancés dans une carrière. Ils concrétisent leurs ambitions et réalisent leurs rêves.

  • Âge moyen en début de formation : 10 ans
  • Âge moyen au premier engagement professionnel : 18 ans
  • Âge moyen en début de carrière professionnelle : 20 ans

  • L’intérêt de ces statistiques est de souligner que la formation se fait durant les années de préadolescence et d’adolescence. L’école de danse assume un rôle de famille de substitution. Il est important de rappeler ici que quand l’on est danseur, on reste un élève à vie.

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    « Quand tu danses... tu sors de toi-même, tu deviens plus grand et plus puissant, plus beau. Pendant quelques minutes, tu es héroïque. C'est la puissance. C'est la gloire sur terre. Et cela t'appartient, chaque jour. » Agnes de Mille

    L’idéal serait que ces formations intègrent très tôt les questions de l’après pour préparer ces jeunes à la réalité, car c’est un moment où l’on préfère fermer les yeux et rêver. Ce qui semble être le cas à l’Opéra notamment, où les danseurs sont bien mieux préparés à leur seconde carrière. Mais même dans cette institution prestigieuse, l’âge de la retraite est fixé assez tôt (à 42 ans) quelque soit le niveau de danse ou la condition physique.

    L’AFDAS est une organisation qui permet aux intermittents de suivre gratuitement plusieurs formations durant leur carrière. Mais peu de danseurs utilisent cette possibilité. Ils ont l’impression que faire autre chose que de la danse peut nuire à leur carrière. Pourtant, les danseurs le savent bien : « preparation is the key » Il est important d’aborder très tôt la « double carrière »

    LES STAGIAIRES


    Certains ont créé le statut de « stagiaire » en danse qui permet aux productions de payer 1/3 voire 1/4 du cachet normal pour faire souvent le même travail qu’un danseur pro avec comme prétexte d’acquérir une expérience professionnelle. De ce fait, ils participent à la paupérisation de l’ensemble de la profession.

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    Une formation leur est dispensée gratuitement en échange, mais le concept apparaît totalement inapproprié dès lors que le danseur dépasse les 18 ans. Si être payé en tant que stagiaire peut se comprendre dans d’autres métiers où les carrières sont longues, parfois plus de 40 ans, rappelons ici qu’une carrière de danseur excède rarement les 15 ans. Le stagiaire n'est pas essentiel au bon fonctionnement du spectacle et, comme en entreprise, il est rare que cela aboutisse à un contrat pro.
     
    En bref, à l’âge adulte, si un danseur veut faire une belle carrière et protéger sa passion, il ne devrait jamais être payé en tant que stagiaire lorsqu'il travaille dans le milieu. Il ferait mieux d'essayer d'entrer dans le monde professionnel le plus tôt possible afin d'apprendre par lui-même sur le terrain tout en continuant de se former.
     
    « Apprendre à danser c'est la même chose que pour faire des plongeons ou écrire des poèmes, on doit les découvrir tout seul. Il y a des gens que vous pouvez entraîner toute la vie, ils ressembleront toujours à un roc quand ils se jettent dans l’air. » Dai Sijie

    LA DANSE DANS LE SECTEUR COMMERCIAL


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    Les producteurs de comédies musicales, les sociétés de production audiovisuelle ou cinématographique, les cabarets et les parcs de loisirs : ce sont des structures commerciales très actives et qui embauchent un nombre significatif de danseurs. 

    Dans l’industrie musicale, les danseurs français ont la cote, notamment grâce à leur capacité à « freestyler » (improviser pour les plus réfractaires à la langue de Shakespeare) mais danser derrière un artiste prestigieux devant des millions de personnes, ne te dispenseras pas de faire un « job alimentaire » quelque temps après pour payer ton loyer. Dans le monde de la danse, il est tout à fait possible d’être au sommet de son art et de ne pas avoir de quoi vivre décemment.
     
    « Très peu auront l’occasion de danser pour Queen B et si tu y parviens et que tu es danseur Français, tu peux le jour d’après te retrouver à danser pour Keen V. »

    Keen V
    J’ai moi-même dansé pour Alicia Keys et Dany Brillant la même semaine cela illustre bien l’industrie de la danse. Mais rien d'anormal, le danseur est davantage au service du  chorégraphe que de l’artiste à proprement parler. En réalité j’ai dansé pour des chorégraphes reconnus et c’est le plus important. Le nom de l’artiste t’aide à te vendre par la suite.

    LA DANSE EN COMPAGNIE


    Il y a environ 500 compagnies de danse en France. En 2015 seuls 123 compagnies ont été subventionnées par l'État.  Les grandes compagnies représentent une infime partie. Pourtant ces dernières ont tendance à attirer le public le plus large, avoir la plus grosse part de subventions publiques et privées, enfin ils ont le plus gros chiffre d’affaires.

    culture
    Le travail de compagnie est enrichissant pour le danseur. Il explore des faces cachées de sa personnalité et il défend un spectacle ou les gens sont dans la salle pour voir de la danse. À condition qu’il soit libre et non « formaté » pour plaire au plus grand nombre.

     « En ce qui concerne les finances des compagnies, l’une des statistiques les plus alarmantes implique les danseurs, au niveau des cachets et des salaires... En danse, lorsque des problèmes financiers surviennent, les salaires des artistes sont les premiers touchés. » 

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    Seuls les danseurs étoiles ou les danseurs de grands ballets vivent confortablement de leur art. De 7 000 € à 12 000 € par an en cachets (60 % des revenus, le reste étant payé par l'assurance-chômage) pour un danseur non salarié.

    AVOIR UN TRAVAIL D'APPOINT

     
    C’est souvent considéré à tort comme un manque de loyauté pour le milieu. Pourtant avoir un travail alimentaire à côté permet au danseur de vivre décemment tout en ne faisant que les contrats artistiques qui lui plaisent.

    Son intégrité n’est jamais mise à mal : s'il n’aime pas la direction artistique, il est plus à même de refuser ou de quitter un projet. Par contre, il est rare d’accéder de cette manière aux meilleures opportunités et le second travail est souvent bien moins passionnant.

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    ENSEIGNEMENT DE LA DANSE

     
    Certains danseurs se tournent vers l’enseignement et gagnent essentiellement leur vie à donner des cours, bien plus qu’à monter sur scène. Mais là encore certains profs de danse n’atteignent même pas le SMIC.

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    L’enseignement de la danse a pour spécificité, en France, d’être réglementé : le diplôme d’État de professeur de danse est obligatoire pour enseigner la danse classique, contemporaine et jazz. Il n’y a pas de diplôme obligatoire pour enseigner les autres disciplines comme le hiphop.
     

    PEUT-ON VIVRE DÉCEMMENT DE LA DANSE AUJOURD'HUI ?


    La réponse est OUI ! Mais les places sont chères et c’est un milieu très rude. Faire carrière dans la danse demande une personnalité affirmée et une bonne connaissance de soi et de ses limites. Le danseur doit se présenter avec conviction aux auditions, se remettre en question, supporter la compétition, enchaîner les répétitions, alterner tournées fatigantes et périodes de chômage.
     
    En plus du niveau de danse, il faut soigner son image et avoir une bonne hygiène de vie. Ces conditions ne peuvent être considérées indépendamment de l’entraînement physique régulier. Le réseau étant très important, les personnes ayant un bon relationnel se débrouilleront d'autant mieux, que ce soit pour décrocher un travail ou pour collaborer avec une équipe. Il est primordial de garder un esprit positif en toutes circonstances, et d’avoir beaucoup d’humilité, c’est la clef pour durer.

    Vous l’aurez compris, ceux qui se lancent dans la danse uniquement dans le but de gagner de l’argent ou de passer dans des clips ne font jamais carrière.

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    ET APRES ?


    « À un moment de la vie où la plupart des adultes atteignent un rythme de croisière sur le plan professionnel, les danseurs doivent se lancer dans une seconde carrière. » Le Destin du danseur

    Pourtant même après 15 années à performer sur scène on est toujours aussi peu préparer à la reconversion. -Même si je n’aime pas trop ce terme, un vrai passionné continuera de danser quoi qu’il en soit. -Mais il faut bien payer son loyer et s’assurer un revenu digne. Car nous ne sommes pas des footballeurs et aucun contrat publicitaire continuera de nous faire vivre. De plus le laps de temps où l’on travaille est trop court pour suffisamment épargner.

    Ajouter à cela le fait que les cachets des danseurs soient parmi les plus modestes derrière les acteurs, les musiciens, les techniciens, bref de tous ceux qui à un rapport à la scène. Enfin le danseur est très peu syndicalisé et très peu revendicatif de peur d’être blacklisté et de perdre ses maigres cachets. Évidement l’industrie le sait et en joue :

    « Le secteur professionnel entretient et abuse du motif de la passion en évitant systématiquement de le réfléchir, en l’occultant dans la formation initiale, en l’exploitant dans la carrière, en y renvoyant le danseur comme dans un mur au moment de la reconversion. »

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    Malgré toutes les difficultés du métier, le danseur développe durant sa carrière une préparation idéale au monde du travail en développant une extraordinaire diversité de compétences:

  • Compétitivité
  • Communication
  • Coopération
  • Leadership
  • Apparence personnelle
  • Confiance en soi au plan physique
  • Maîtrise physique et mentale
  • Endurance / Persévérance
  • Autodiscipline
  • Gestion du temps
  • Créativité dans la résolution des problèmes
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    Il est important que les danseurs sachent qu’ils ont un bel avenir devant eux même s’ils ne dansent plus sur scène. Il ne faut plus simplement se considérer comme danseur, car notre confiance en soi dépendra directement de nos performances dans ce milieu. Nous sommes bien plus que ça, nous sommes des artistes créatifs qui dansent.
     
    « Le danseur qui se retire et l'amoureux déchu ne sont jamais plus semblables que lorsque leurs relations finissent. » Kevin MacKenzie, Artistic Director, American Ballet Theatre

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    Beaucoup de danseurs deviennent chorégraphe à leur tour ou directeur artistique, reprennent des études ou font des formations professionnelles en fin de carrière. La formation au diplôme d’État de professeur de danse (options classique, contemporain et jazz) vise à préparer les danseurs à l’enseignement de la danse.

    Certains vont vers l'assistanat de chorégraphe, la vidéo - captation de spectacle, montage son ou vidéo, musique, technicien lumière et son, et les métiers administratifs autour du spectacle vivant. Certains deviennent serial-entrepreneurs.  Les danseurs reprennent aussi des études liées à la médecine : kinésithérapeute, ostéopathe...

    LA CIGALE OU LA FOURMI


    Aujourd’hui beaucoup de jeunes ne cherchent plus un emploi mais une raison d’être, un style de vie. Ils ne cherchent plus à posséder à tout prix comme le fut cette rentière de fourmi dans la fable de La Fontaine, ils lui préfèrent la cigale, veulent vivre des expériences, voyager et par-dessus tout faire ce qu’ils aiment. Cela explique cet attrait grandissant pour les métiers artistiques et le danseur s’inscrit depuis bien longtemps dans cette logique.

    lafontaine

    « la Cigale a été à toutes les époques le gracieux emblème, pour ces peintres , ces sculpteurs, ces musiciens, ces danseurs, ces poètes qui cherchent le beau, l’idéal, et qui charment nos yeux et nos oreilles sans penser à l’avenir. La Fontaine, lui-même, était un de ces imprévoyants. » Aimé Vingtrinier
     
    Une formation en danse apportera au danseur une vie valorisante et enrichissante à toutes les étapes de sa carrière. Et si la société semble peu se préoccuper du devenir des ses artistes, Il revient à tous les acteurs du milieu de passer à l’action. Pour le bénéfice de tous !

    Et après ? Si bien souvent le danseur ne veut pas ou ne sait pas répondre à cette question, il possède bien des qualités pour affronter l’avenir. Il a la réponse à une autre question bien plus importante pour lui, et maintenant ? Il saisit l’instant présent, vis chaque jour sans savoir s'il y aura un lendemain, il vit de sa passion et suit son instinct. Il fuit ce monde de plus en plus stérile où les rêves meurent petit à petit. Angoissés par l'avenir, stressés par le temps, rien ne nous semble plus illusoire que de vouloir vivre pleinement l'instant présent, et pourtant en danse c’est une évidence.

    Par Zouhir Charkaoui
    Zed Dancer